samedi 12 mai 2018

Les pieds et les poings liés...

Alors que la plupart des communes de France mettent fin à l'expérience - car c'en fut une - des rythmes scolaires à quatre jours et demi, peut-être peut-on tenter non pas un bilan, ce qui serait présomptueux, mais du moins de rapporter un point de vue :  celui de Directrices et Directeurs d'école qui se trouvèrent encore un peu plus, si cela était possible, les pieds et les poings liés.

Effectivement cette réforme fut comme de juste imposée sans concertation. Nous avons l'habitude de ce fonctionnement : le ministre dit "Je veux !", et le terrain doit s'exécuter comme il peut. Évidemment cela ne peut aller sans tâtonnements parfois malheureux ni sans heurts, car l'école primaire est un lieu bien particulier : son statut veut que le gestionnaire sans pouvoir en soit un enseignant bombardé "directeur d'école" - titre quasi honorifique tant il n'a aucunement les moyens de son action -, mais que le payeur soit une municipalité. Si j'ajoute que le ministère n'a aucune idée du fonctionnement d'une école ni de la charge qui pèse sur le fonctionnaire sensé la piloter, on a déjà un portrait bien peu flatteur qui explique la difficulté de trouver des agneaux pour le sacrifice.

Concrètement, pour répondre aux injonctions de l’État, il fallait pour les enseignants et leur Directeur accepter de se déplacer une demi-journée supplémentaire sans pour autant en recevoir une compensation financière, accepter souvent de laisser leur salle de classe à des intervenants extérieurs - soit abandonner contraints et forcés leur espace de travail -, gérer des "passations" parfois aléatoires (en maternelle, quel ingrat boulot quotidien !), assister à quelques réunions de plus... j'en passe. Il fallait pour les municipalités acheter du matériel et rémunérer des animateurs compétents - dans le meilleur des cas - qu'il fallait dénicher, rémunérer, fidéliser car nombreux sont ceux qui refusaient après quelques semaines de continuer à travailler dans ces conditions, payés à coups de lance-pierre à des horaires absurdes avec des enfants souvent exténués. En maternelle, nombreuses sont les communes à avoir utilisé les compétences de leurs ATSEM qui ont pu ainsi faire deux journées en une, quand elles n'avaient pas déjà la restauration ou la garderie en charge...

J'ai la chance de travailler dans une commune qui a pour l'école une énorme considération. Il y avait en amont de cette réforme des rythmes une responsable du périscolaire d'une rare compétence, et des élus attentifs à l'équilibre du système, à sa justice, à son personnel. Nous avons pu travailler ensemble et limiter les dégâts. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : j'ai quotidiennement béni celle que j'ai toujours considérée comme une collègue bien que gérant les "à-côtés" de l'école; pendant ces années elle a pris à sa charge tous les aléas, animateurs disparus ou malades à remplacer au pied-levé - quitte à le faire elle-même -, épuisement des personnels territoriaux après des journées non-stop, luttes de pouvoir entre enseignants et animateurs qui après quelques mois se pensent chez eux à l'école... La Directrice, le Directeur, est là aussi au milieu, apaise les uns, explique aux autres, écarte les bras de stupéfaction parfois devant des "histoires" à la noix et à n'en plus finir, discute le bout de gras avec le Maire et embrasse avec fougue et reconnaissance une responsable du périsco qui se démène sans arrière-pensée. Les deux y laissent leur énergie et leur santé.

Dieu merci, pour moi c'est fini.

Je suis totalement conscient d'avoir eu le meilleur dans cette histoire, parce que j'ai pu travailler avec des personnes responsables. Mais ailleurs ? On me rapporte régulièrement des conflits qui parfois vont même très loin, ces derniers jours encore dans une école maternelle de l'est de notre pays. La fatigue exacerbe les humeurs, fait ressortir ressentiments larvés - que d'habitude on parvient à mettre au placard - et luttes de pouvoir, comportements et rapports humains douteux, agressivité... avec un Directeur toujours au milieu, le cul entre deux chaises, mais conscient que la bonne atmosphère de son école est la clef première d'un travail serein et de la réussite des élèves. Car même s'il a charge de classe, comme 90% des Directrices et Directeurs d'école, il sait aussi qu'il est le premier concerné par le bien-être de tous les élèves de son école.

Je cite Eric Debarbieux:

"...
Journaliste : Beaucoup de directeurs d’établissement sont toujours vent debout contre la réforme des rythmes scolaires. Celle-ci les a obligés de fait à travailler (ou cohabiter) avec d’autres équipes « périscolaires ». Laisser chaque commune faire un choix n’est-il pas céder aux intérêts des adultes plutôt qu’à ceux des enfants ?

Eric Debarbieux : Il ne s’agit pas de directeurs d’établissement mais de directeurs d’école. Un directeur d’école n’a aucun statut hiérarchique. Il ne peut rien obtenir de ses collègues autrement que par son charisme. Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de vrais conflits de territoire avec le périscolaire ? Bien sûr cela se passe souvent bien mais j’ai eu cette année à faire avec une véritable malveillance en certains lieux contre la directrice d’école par exemple.
La réforme des rythmes a entraîné des problèmes de « pouvoir » parfois invraisemblables. Un exemple : ce cas de harcèlement qui se produit certes parfois pendant les heures scolaires et que la directrice tente de prendre en charge tout en se heurtant à un refus de celle qui se nomme « la directrice du périscolaire ». Où est dans ce cas la cohérence ?
Maintenant, l’égoïsme des adultes peut bien exister mais connaissez-vous une profession où, de manière autoritaire, on rajoute une demi-journée de travail sans compensation salariale, ce qui fut le cas de la réforme des rythmes. Il faut bien rappeler que l’enseignant des écoles primaires est aussi celui qui fait le plus d’heures et qui est le moins payé.
..."

Encore une fois nous nous heurtons concrètement à l'absence d'autonomie des écoles. On veut depuis des décennies nous faire croire que nous avons des "partenaires" : institution, Mairie... mais c'est faux, nous n'avons que des donneurs d'ordre ! Quand le ministre nous enjoint d'utiliser "des cahiers de format « 17 x 22 » à « réglure Séyès », pour qui nous prend-il ? Quand une commune décide de diminuer le budget accordé à son école, qu'y pouvons-nous ? La Directrice, le Directeur, observe, constate, peut éventuellement protester ou réclamer, mais ne sera pas entendu. Comme le dit Eric Debarbieux, le Directeur n'est pas chef d'établissement, il n'a pas de budget, pas d'autonomie, aucune marge dans son travail et de moins en moins. Il ne peut qu'acquiescer la mort dans l'âme, et devra en plus dire merci.

Je pense qu'il est temps que ça change. Mais je suis, je l'avoue, fort inquiet, car je ne vois pas chez notre ministre actuel la moindre velléité de changement ou de rénovation du système. Qui a vécu par l'administration perpétuera l'administration. Une institution telle que la nôtre, centralisée à l'extrême et jacobine au pire sens du terme, n'abandonnera jamais - ou très difficilement - ses prérogatives. En dépit de l'évidence de sa propre et continuelle faillite.

1 commentaire:

  1. Pascal,
    Ici 207 000 habutants sur 27 communes, nous allons être les seuls à rester à 4,5 jours. Le constat du maire : une demi journée en sus pour apprendre, c'est important et j'assume les TAP. OK? Très bien. C'est vrai, les TAP fonctionnent dans mon école très bien. Mais à part cela :
    - quid de la fatigue des enseignants ( on s'en fout ce n'est pas grave : bah si; ils sont moins disponibles)
    - quid des relations élèves / instits : rien a changé. Si. A force de côtoyer des animateurs nous les instits sommes devenus des animateurs pour certains élèves...
    - quid des relations avec les parents : aucun changement. Si, en maternelle tu le sais mieux que moi, ils se renseignent auprès des ATSEM animatrice... En élémentaire, on ne les voit plus..
    - quid des activités " spéciales" du samedi : sortie en vélo, activités plus calmes, plus orientées permettant de faire le point, le bilan, reprendre des petites choses. Simple ! elles n'existent plus !
    - Et dans m'in coin, féroce lieu d'opposition public/privé, le privé passe à 4 jours. Donc les dirlos se doivent de vendre leur école, d'imaginer des flyers, des prospectus pour vanter le mérite de leur établissement... Encore un nouveau métier pour les dirlos, aux ordres d'un IEN colonel papa venu... Certes; la ville refuse d'organiser un accueil pour le privé le mercredi matin ( centre de loirirs) et ne devrait donner aucune subvention pour que le privé en crée un... A voir.
    - comment organiser au sein de l'éducation nationale des rencontres de classes avec des écoles aux horaires aussi différents.
    - comment organiser les temps de formation continue ( OK je sais , il existe les vidéo autoformantes) les remplacements des absents...

    Un petit coup de gueule de ma part, pour souligner la justesse de tes propos, eux, bien comme il faut !

    RépondreSupprimer